Objet en sujet


La pratique artistique donne à la personne le moyen de SE dire, de questionner le monde et de proposer une autre façon de le voir, à elle-même et à son environnement. Pour le jeune avec TSA en particulier, l’art pratiqué dans un cadre précis sera la façon par excellence de se vivre au-delà de son handicap tout en l’intégrant dans sa démarche, dans une singularité à nulle autre pareille. Il formera, créera, en déposant sa trace, recréant ainsi le monde à son image, s’affranchissant ainsi de toute dépendance, s’affirmant et s’exprimant comme sujet agissant et acteur de lui-même.

Cependant, se prendre pour sujet comporte des risques d’exprimer ce que l’on sait déjà et donc de rester superficiel. Cela peut aussi vite devenir ennuyeux (pour soi et pour autrui), anxiogène (blocages, incapacité à l’introspection), voire, au mieux, stéréotypé. Ce n’est pas ce que nous recherchons. Notre proposition va vers la profondeur, l’étrangeté, le mystère, le non résolu, pour se découvrir autre, dans une rencontre surprenante avec soi-même. En introduisant de la distance avec le sujet, la proposition de travailler sur le thème de l’objet permettra de parler de soi sans le savoir et paradoxalement peut-être encore plus. Car comme le disent successivement Gaston Bachelard et André Breton : « c’est encore en méditant l’objet que le sujet a le plus de chances de s’approfondir » et « rien de tout ce qui nous entoure ne nous est objet, tout nous est sujet ». Dans notre proposition, l’objet inanimé devient lui-même sujet en mouvement et va essayer de prendre vie entre les mains de son jeune créateur.

Notre première source de réflexion vient de la force symbolique des objets de pouvoir dans de nombreux contes et mythes. Ce sont ici des objets transmetteurs jouant souvent un rôle capital pour aider le héros à mener sa quête et pour le protéger : le bouclier d’Athéna aide Persée à tuer la Gorgone Méduse ; les talarias d’Hermès l’aideront à échapper à la vengeance des Gorgones ; Orphée tire de la lyre offerte par Apollon la musique enchanteresse qui permettra de dompter les démons de l’enfer ; le fil qu’Ariane offre à Thésée permettra à ce dernier de ressortir du labyrinthe après y avoir combattu le Minotaure ; dans la Flûte enchantée, la Reine de la Nuit offre à Tamino une flûte magique qui lui ouvrira les portes du temple de Sarastro ; le Petit Poucet sème des cailloux pour retrouver son chemin ; sans parler de la cape d’invisibilité dont hérite Harry Potter…

Remarquons ensuite que certains artistes s’intéressent aux objets de guérison utilisés par des civilisations extra-européennes et dans des traditions occultes de nos propres régions. Ici, les maladies sont souvent considérées comme des manifestations des puissances du désordre auxquelles on répond par la création d’objets de « soin-souffrance » ou d’ex-voto, qui portent les traces de la maladie et sont activés lors de rituels, mettant en jeu une forme de catharsis.

Dans une approche plus symbolique enfin, des artistes comme Antoni Tàpies, Annette Messager, Michel Nedjar, Judith Scott, Louise Bourgeois, Rebecca Horn et bien d’autres, dont plus modestement nous-mêmes, travaillent à symboliser le désordre par des formes où ils peuvent se reconnaître, mais qui les dépassent aussi largement. Nous croyons que l’art donne aux œuvres créées une identité propre qui se détache de leur auteur. Notre propre recherche « Le Pansement à l’œuvre » questionne en quoi une œuvre qui prend racine dans la souffrance peut la dépasser et permettre à l’artiste d’en être transformé. La notion d’objet en art devient ainsi un prolongement étrange de celui qui l’investit et le transforme. Au cours du processus de création, les frontières entre objet et sujet deviennent plus floues, et c’est bien cela que nous souhaitons explorer avec les jeunes du SESSAD : par sa façon détournée de nous faire signe et par la manière technique dont il sera investi et traité durant les ateliers, l’objet peut contenir en lui-même une forme d’âme plus vivante qu’on ne l’imaginait et se révéler comme une force transformatrice.

Le présent projet prévoit deux formes de rencontres avec des objectifs de création distincts :

1 Un travail de groupe à destination d’adolescents avec la réalisation d’une grande toile sur le thème des objets, à partir de différentes approches de préparation

2 des rencontres individuelles avec de jeunes enfants dans une approche plus ludique permettant la création d’un tapis sensoriel. Pour chacun de ces projets, des ateliers de création artistique permettront aux jeunes de se familiariser progressivement avec l’enjeu symbolique envisagé.